Les compagnons IA peuvent-ils ruiner votre vie affective et financière ?

23 octobre 2026 ·
7–10 minutes
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Par Miharintsoa

Les compagnons IA peuvent-ils ruiner votre vie affective et financière ?

En exploitant la solitude, les compagnons IA créent une dépendance affective et une emprise financière toxique qui altèrent profondément nos relations avec les autres.

Les recherches de compagnes virtuelles ont bondi de 2 400 %, selon Google. Derrière l’écoute idéale, ces interfaces marchandisent la solitude et piègent leurs utilisateurs dans une intimité artificielle. Ce jeu de rôle érotique nourrit le fantasme d’une relation parfaite, sans contraintes ni risques de souffrance. Sexothérapeute spécialisée dans l’accompagnement à distance sur Crenolibre, Eve de Rothiacob décrypte les rouages de ce phénomène sociétal.

« L’utilisateur vit son fantasme au quotidien, avec un autre lui-même sans contraintes. » — Eve de Rothiacob

Psychologie de la solitude numérique

jeuxderole.com : Comment analysez-vous cette vertigineuse augmentation des recherches sur les chatbots d’IA de romance virtuelle, observée récemment par Google ?

Eve de Rothiacob : Les réseaux sociaux, les applications de rencontre ont éloigné les gens tout en semblant les rapprocher, le quotidien est difficile (inflation, chômage, actualités…). Les rencontres dans la vraie vie sont peu faciles ou peu aisées. Les gens sont scotchés à leurs téléphones à la plage, dans la rue, dans les transports en commun. C’est dans ce contexte que l’IA offre un accès à de nouvelles possibilités, dont les compagnons virtuels, pour les personnes seules ou se sentant incomprises.

Il y a un côté addictif et enivrant à pouvoir échanger selon sa volonté. Le compagnon virtuel est à disposition, offrant une vraie instantanéité, un shoot affectif et une écoute immédiate. C’est rassurant, cela redonne une bonne image de soi et rythme la journée, agissant comme une sorte de doudou intelligent.

jeuxderole.com : Pourquoi l’utilisateur finit-il par oublier qu’il s’adresse à un algorithme, alors même qu’il a consciemment paramétré le jeu de rôle érotique et le tempérament de son avatar IA ?

Eve de Rothiacob : L’utilisateur est dans un fantasme de relation parfaite. Il vit son fantasme au quotidien, avec un autre lui-même qui en a tous les attributs et répond à ses inquiétudes, envies, besoins. Vivre une relation réelle est très difficile, cela demande beaucoup d’investissement ; cette relation virtuelle est sans contraintes, la personne ne se met pas en risque. L’utilisateur se perd au fur et à mesure du temps passé à échanger, tout en étant pas tout à fait dupe et dans le déni de ce qui se passe. Il y a toujours cette petite voix au fond de lui qui sait qu’il paie et qu’il est dans l’auto-gratification.

jeuxderole.com : En quoi cette immersion dans une intimité sans contradiction modifie-t-elle la construction sexuelle et émotionnelle des individus concernés ?

Eve de Rothiacob : Le compagnon virtuel évite de se mettre en danger et la peur de souffrir émotionnellement ou physiquement, notamment pour les personnes souffrant de pannes sexuelles ou de douleurs pendant les rapports, et qui les fuient. La sexothérapie peut aider les utilisateurs à faire le bilan, à reconstruire une image affective et sexuelle positive d’eux-mêmes, et à retrouver confiance. Cela leur permet ensuite d’envisager des rencontres réelles et d’aller pas à pas vers une vie sexuelle épanouie.

Les mécanismes d’emprise et de monétisation

jeuxderole.com : De quelle manière l’interface des applications IA transforme-t-elle un simple besoin d’écoute en un jeu de rôle érotique tarifé de manière agressive ?

Eve de Rothiacob : On est dans une relation biaisée : on paie un service qui ne nous juge pas et est disponible H24. Ces services exploitent la solitude, la détresse affective ou sexuelle et le besoin de communiquer des gens en instantanéité. Le fantasme étant le principal moteur de la sexualité, les opérateurs jouent sur cela et rendent l’utilisateur addict. Ils ont compris la dépendance rapide et difficile à stopper des utilisateurs. C’est un véritable business plan de l’opérateur, où la personne est sa cible à rentabiliser au maximum. Cette monétisation des relations virtuelles avec l’IA crée une dépendance difficile à stopper, avec des coûts importants. Il est beaucoup plus aisé d’avoir une relation avec quelqu’un qui ne vous contredit pas et vous soutient au quotidien. Cela rend accro et on est prêt à tout pour que la relation dure, quel qu’en soit le coût, on devient numériquement dépendant.

jeuxderole.com : Comment décryptez-vous les mécanismes d’emprise poussant un utilisateur à dépenser près de 10 000 dollars en cadeaux virtuels pour une IA programmée pour simuler l’amour ?

Eve de Rothiacob : « Dans cette configuration de relations de cadeaux avec un compagnon virtuel on est dans une relation identique à celle avec une personne à tendance perverse. » La cible est considérée comme un objet, non une personne, et doit rapporter un maximum d’argent. L’identité de l’utilisateur ou son bien-être n’a aucune importance ; l’important est le gain pour la société qui a généré ce compagnon virtuel. C’est un système qui pousse à la dépendance et à la ruine financière de la cible. 

C’est terrible de jouer sur la solitude affective ou sexuelle ou le besoin de communiquer des gens. L’hypnose peut aider à stopper cette addiction, la thérapie cognitive et comportementale (TCC) à retrouver une bonne image de soi et la thérapie sexuelle à retrouver des partenaires réels et une vie sexuelle épanouie.

L’impact des compagnons IA sur l’expérience utilisateur

jeuxderole.com : Que se passe-t-il psychologiquement chez le joueur lorsque l’entreprise éditrice censure subitement les fonctions de romance érotique ou altère la personnalité du chatbot IA romance virtuelle ?

Eve de Rothiacob : L’utilisateur est perdu ; il y a un vide, un manque qu’il va falloir combler. Il peut ressentir de la tristesse, de la colère, de la peur, car son compagnon ou sa compagne n’a plus les réactions attendues. Je dirais que c’est compliqué à gérer en termes de sensations pour lui, mais c’est bien, car cela l’oblige à s’adapter et à évoluer comme dans la vie réelle. Le risque est que la personne se désabonne et reconfigure ailleurs un nouveau compagnon virtuel adapté à son fantasme affectif ou sexuel. Ainsi, l’addiction continue, la société perd un client, mais la suivante en gagne un autre.

jeuxderole.com : Comment l’utilisateur peut-il maintenir son consentement face à un partenaire virtuel génératif qui imposerait soudainement des caractéristiques anatomiques non désirées pendant la session, s’il est sous emprise ?

Eve de Rothiacob : Comme pour tout abonnement, il y a la possibilité d’y mettre fin. Cependant, si la personne est sous emprise, elle peut être amenée à devoir supporter ce changement, même s’il ne lui convient pas. L’être humain est capable de supporter beaucoup de choses dans ces cas-là ; sortir de cette emprise ou d’une addiction est un processus long et compliqué. Donc oui, il y a une vraie question sur le consentement réel quand on est addict ou sous emprise d’un système.

jeuxderole.com : Sur quels biais cognitifs ces systèmes s’appuient-ils pour valider aveuglément les scénarios de l’utilisateur au lieu de le confronter à la réalité ?

Eve de Rothiacob : Ils s’appuient sur la satisfaction. Le compagnon virtuel se sert des termes de la demande de la personne et y répond instantanément. Il agrée à sa demande, lui donnant l’illusion d’une vérité déformée et l’ancrant dans cela. Arthur Schopenhauer disait : « La satisfaction que le monde peut donner à nos désirs ressemble à l’aumône donnée aujourd’hui au mendiant et qui le fait vivre assez pour être affamé demain. »

Perspective d’avenir et solutions réelles

jeuxderole.com : Quel sera l’impact psychologique et sentimental de cette industrie de IA la solitude synthétique sur la capacité des futures générations à affronter la complexité des rapports intimes réels d’ici 2035 ?

Eve de Rothiacob : Je suis résolument optimiste sur le pouvoir des êtres humains à être capables d’évoluer et de faire un vrai travail thérapeutique sur eux-mêmes. La société met en lumière les dangers potentiels ou avérés des compagnons virtuels générés par l’IA dans un but lucratif au détriment de la solitude, de la détresse affective ou sexuelle, ou du besoin de communication des gens. Les jeunes générations qui ont aujourd’hui 9 ou 10 ans et qui seront les adultes de 2035 ont bien conscience qu’il faut continuer à lire, à vivre des choses avec les autres, et comprennent les dangers du numérique. 

Je suis plus inquiète pour la génération qui a aujourd’hui entre 15 et 18 ans et qui a été élevée avec un téléphone portable comme extension d’eux-mêmes. Ils ont été exposés à beaucoup de violences diverses sur les réseaux sociaux, notamment sexuelles. Leur référent est très et trop souvent la pornographie, et ils peuvent devenir les cibles de ces compagnons virtuels, ne trouvant pas dans le réel la satisfaction qu’ils souhaitent, car elle est celle de la pornographie qui véhicule des comportements qui ne sont pas ceux d’une vie sexuelle épanouie à deux, mais dans la consommation et souvent la violence. Ils ont une vue déformée des relations sexuelles, et il va falloir détricoter et rééduquer pour pallier à ces croyances et les amener à une vie affective et sexuelle épanouie.

jeuxderole.com : Quelles solutions concrètes existent pour ceux qui se sentent concernés par ces défis émotionnels et relationnels ?

Eve de Rothiacob : « Hypnothérapeutes et thérapeutes sexuels seront là pour aider tous ceux qui le souhaitent et qui sont en souffrance quelle qu’elle soit sans jugement et avec compassion et positivité. » Ces thérapies permettent l’exploration de soi, aident à faire le bilan, à retrouver une image affective et sexuelle positive, et à regagner confiance en soi. L’objectif est de retrouver le chemin vers des partenaires réels, d’aller pas à pas vers une vie sexuelle et affective épanouie. 

En tant que communauté, nous devons être conscients des mécanismes d’emprise des jeux de rôle érotiques et des relations virtuelles avec l’IA ainsi que de la monétisation qui sous-tend ces systèmes. La valeur de l’interaction humaine imparfaite mais authentique, de l’émotion partagée autour d’une table, ne se paie pas à l’heure et n’est pas gérée par un algorithme. Le plus beau des scénarios est toujours celui que vous écrivez avec les autres.

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