Plus qu’une simple base de données, Le GRoG est un véritable monument bâti par la passion. Depuis une vingtaine d’années, cette encyclopédie française du jeu de rôle catalogue les productions ludiques, allant des systèmes obscurs des années 80 aux jeunes pépites indies du moment.
Face à l’infinité de possibilité qu’offrent les jeux de rôle une question demeure : comment naviguer dans cet océan de créations, de règles complexes, d’univers foisonnants et d’histoires inoubliables ? C’est ici qu’entre en jeu des sites comme Le GRoG.
Pour percer les secrets de cette institution rôliste et en explorer les arcanes, nous avons eu le privilège de nous entretenir avec Patrice Mermoud, l’un de ses piliers, pour une immersion fascinante au cœur de ce qui fait battre le cœur de l’archivage du jeu de rôle.
Patrice Mermoud, une passion au service de l’archivage du GRoG
Patrice Mermoud est un vieux de la vieille dans le monde du JDR puisqu’il y joue depuis les années 80. Rôliste aguerri, contributeur prolifique pour des publications de légende comme Runes, Casus Belli, ou encore Chroniques d’Outre-Monde, il a rejoint l’équipage du Guide du Rôliste Galactique (GRoG) il y a plus d’une décennie.
Pourquoi cette implication dans cette tâche ? « J’ai beaucoup de curiosité pour tout ce qui sort dans le JDR », nous confie-t-il. Vers 2010, il a pris davantage de responsabilités au sein de l’association, endossant les rôles de ficheur, validateur, administrateur, et même secrétaire.
Son dévouement reflète de l’engagement qui anime toute l’équipe du site. « Aujourd’hui, Le GRoG compte 1833 gammes différentes et plus de 19 400 ouvrages référencés ! », s’exclame-t-il, saluant l’ampleur pharaonique du travail accompli. Mais en admettant tout de même qu’il n’arriveront jamais à bout de ce travail de Sisyphe.
Dans les coulisses du GRoG
Des dizaines de passionnés face à un travail titanesque
Comment une telle entreprise titanesque est-elle gérée au quotidien ? Ce n’est pas une, mais plusieurs dizaines de « matelots » qui s’activent dans l’ombre.
« Une vingtaine ou une trentaine de contributeurs réalisent en moyenne au moins une fiche par mois, et une poignée d’entre eux fournissent un volume de fiches à trois chiffres annuellement », détaille Patrice.
C’est donc un travail colossal, surtout face à l’explosion du jeu de rôle que nous connaissons actuellement depuis la fin de la dernière décennie. L’équipe reconnaît humblement les limites de son travail. « Il est devenu impossible de recenser exhaustivement toute la production mondiale de jeux de rôle », avoue Patrice, citant l’essor du financement participatif et le rythme effréné des nouvelles parutions. C’est un combat de chaque instant où leur persévérance est la clé.
L’étincelle de folie derrière la naissance du GRoG
L’histoire du GRoG reste aussi riche que les univers qu’il référence. On doit sa naissance à la volonté d’un petit groupe de fans d’inventorier les jeux existants. Le nom du site, lui, s’inspire du titre original d’un roman culte « Le Guide du voyageur galactique » de Douglas Adams.
Le GRoG était en avance sur son temps. « C’était Wikipédia avant Wikipédia », devançant l’encyclopédie en ligne de référence de quelques mois, aime à dire Patrice. Il rappelle que l’objectif premier demeurait déjà la description informative, bien avant l’ère des contributions massives.
Le processus reste rigoureux. Des ficheurs rédigent, puis des validateurs relisent et mettent en ligne, garantissant ainsi la qualité et la pertinence des informations. Patrice lui-même , pourtant un membre vétéran et contributeur prolifique, passe par les mêmes étapes.
Entre neutralité éditoriale et récompenses subjectives
Alors, simple base de données ou véritable critique littéraire du monde rôliste ? La ligne éditoriale du GRoG est claire : « La ligne des fiches reste la neutralité. On évite la subjectivité, on explique le système, on parle des illustrateurs sans avis », précise Patrice. Cependant, les visiteurs ne sont pas en reste et peuvent laisser des avis argumentés et des notes.
Pour mettre en lumière les pépites, l’équipe élit chaque mois un « Jeu du Mois », un jeu (et non un ouvrage) qui a eu une sortie ce mois-ci, indépendamment de l’âge du jeu en question. Les 12 lauréats concourent ensuite pour le prestigieux « Grog d’Or », une récompense votée et décernée par l’équipage chaque année le 8 mai, jour anniversaire du site. Ces prix n’ont pas forcément des critères objectifs, ils reviennent plutôt aux jeux ayant marqué l’équipe du site.
« Le Grog d’Or, dont le dernier récipiendaire cité est Babel, ne récompense pas nécessairement le meilleur jeu, mais celui qui a le plus marqué l’équipe », explique Patrice, insistant sur le coup de cœur collectif. Babel est un jeu de l’éditeur français Les XII Singes que nous avons eu l’occasion d’interviewer récemment.
L’innovation technique, vers une V3 du GRoG
Mais l’archivage des jeux ne s’arrête pas à la paperasse. Le GRoG, c’est aussi une machine informatique qu’il faut suivre au quotidien. En effet, pour qu’un site traverse les décennies, il doit aussi évoluer techniquement. La plateforme actuelle, développée à la fin des années 2000, montre ses limites, notamment sur mobile où l’affichage n’est pas optimisée.
Mais la bonne nouvelle est là : « Une évolution sérieuse est en cours pour améliorer l’affichage adaptatif sur les appareils mobiles, avec un déploiement prévu dans les prochains mois », nous annonce Patrice. Nous sommes impatients de voir cette V3 qui pourrait révolutionner l’expérience utilisateur.
Le marché du JDR en 2026, le regard du GRoG
Le paysage du JDR a connu une mutation spectaculaire avec l’explosion du numérique et des micro-jeux auto-édités. Le GRoG s’adapte sans ciller : « Le site indexe indifféremment les supports physiques et numériques, incluant des formats atypiques comme les fichiers audio pour non-voyants », précise Patrice. La distinction clé ? Est-ce un projet professionnel, où l’auteur gagne sa vie, ou amateur ?
En tant qu’observateur privilégié, quel diagnostic Patrice pose-t-il sur l’état de santé du JDR francophone en 2026 ? « Niveau création, l’état de santé est extraordinaire ! », s’enthousiasme-t-il.
Le financement participatif, le print-on-demand, des plateformes comme DriveThruRPG et itch.io ont offert des moyens de création et de publication inédits. « Nous sommes clairement dans un âge d’or en termes de créativité », affirme-t-il. Un sentiment qui est généralement partagé dans les communautés anglophones.
Cependant, Patrice nuance ce tableau idyllique. « Sur le plan économique, la situation est plus complexe, car la multiplication des éditeurs et des titres entraîne une dilution économique du public ». En effet, le revers de la diversité est qu’il y a moins de joueurs par jeu. Il devient donc plus difficile de vivre de sa passion. Un paradoxe qui pousse d’autant plus à la nécessité d’un outil comme Le GRoG pour guider joueurs et créateurs.
Un appel à rejoindre l’équipage du GRoG !
L’aventure du GRoG est une odyssée collective. Elle est portée par des passionnés disséminés aux quatre coins du globe, pour l’instant francophone (Québec, Suisse, Belgique…). Pour que ce compas galactique continue de briller, il a besoin de nouvelles étoiles.
« Viendez, viendez, viendez ! », lance Patrice avec un rire chaleureux. C’est un appel vibrant à tous les rôlistes qui nous lisent. « Il faut renouveler l’équipe pour continuer l’aventure, pour préserver la mémoire collective de ce loisir extraordinaire ».
Que vous soyez un vieux loup de mer des JDR ou un jeune padawan, votre contribution, si minime soit-elle, est précieuse pour que l’histoire du jeu de rôle ne se perde jamais dans les méandres de l’oubli.
