Strahd von Zarovich — souvent réduit à « Strahd » dans le vocabulaire des tables — est l’un des antagonistes les plus durables et narrativement riches de DnD. À la fois seigneur tragique, tyran vampirique et personnage dramatique, il a inauguré l’ère des antagonistes complexes dans le JDR.
La fantasy a développé de nombreux archétypes reconnaissables. Entre les mages surpuissants dans leurs tours et les paladins déchus ainsi que les dragons qui gardent des montagnes de trésors, on trouve aussi les vampires. Charismatiques, nobles, prédateurs… Ces morts vivants n’ont pas toujours été ainsi : cette image gothique est venue à travers l’un des antagonistes les plus célèbres de Donjons & Dragons, Strahd von Zarovitch.
Strahd et le module Ravenloft : briser les codes de DnD et emprunter ceux du gothique
Il faut dire que dès sa création, Strahd devait bouleverser les codes de DnD. En effet, le seigneur vampire est né d’une volonté simple mais radicale de Tracy et Laura Hickman suite à une partie où un vampire avait fait une apparition « aléatoire » dans un donjon.
Ils ont ainsi décidé de travailler sur un antagoniste plus complexe. Il serait, un personnage complet avec une histoire, des motifs et une psychologie. Ce vampire serait à la fois un monstre, mais aussi le protagoniste tragique de son récit.
Tracy et Laura Hickman ont ainsi conçu le module légendaire Ravenloft sorti en 1983. On avait alors une aventure à la tonalité gothique où la narration personnelle prime sur le cycle habituelle de donjons avec des monstres. Pour leurs inspirations, les auteurs ont emprunté aux grands classiques littéraires.
Dans Strahd, on trouve un peu Bram Stoker et de Polidori, mais aussi énormément de Bela Lugosi, notamment dans sa première apparence. L’imaginaire romantique du vampire se retrouve dans le personnage. L’attrait pour l’éternité, la jalousie destructrice, la répétition de la perte…
Avec ces thèmes, cet antagoniste pousse les joueurs à faire des choix et à se questionner. Venus généralement avec l’idée claire de combattre et détruire Strahd, les aventuriers sont mis face à d’autres enjeux. Ceux — ci les dépassent et dépassent même le seigneur vampire…
Strahd : sa vie, son histoire, son drame
Avant de devenir le seigneur vampire légendaire de DnD, Strahd von Zarovich n’était d’abord qu’un homme. Un humain, un conquérant, un général habile, il s’empare de la vallée qui deviendra Barovie et s’installe dans le sinistre château de Ravenloft. Sa déchéance vient de ses obsessions pour la jeunesse et surtout pour son amour perdu : Tatyana. Afin de la retrouver, il a conclu des pactes avec les Forces Obscures, commet un fratricide et devient ainsi un vampire…
Mais ce pacte les soumet, lui et tous les occupants de la Barovie à une existence prisonnière dans ce domaine, entouré par la brume. La condition de Strahd est paradoxale. En effet, s’il a une puissance quasi divine dans ce domaine dont il est le seigneur, il en est tout autant le détenu. Les Forces Obscures l’ont ainsi condamné dans une répétition tragique de son désir inassouvi. Immortel, il retrouve toujours sa bien-aimée Tatyana, mais c’est seulement pour toujours la perdre.
Quatre décennies de Strahd dans DnD : des romans…
Suite au succès retentissant de l’extension Ravenloft, TSR et ses auteurs ont travaillé à développer le cadre. Strahd est ainsi apparu dans d’autres ouvrages autour du monde de DnD. Il existe d’abord des romans basés à Ravenloft où la richesse narrative de Strahd le place dans des récits où le gothique et la tragédie se rencontrent.
Vampire of the Mists de Christie Golden et sorti en 1991 met en avant un elfe vampire, Jander Sunstar. Dans ce roman, Jander tombe amoureuse d’Anna qui s’avère être une des réincarnations de Tatyana. Lui et Strahd se retrouvent ainsi en opposition et finissent par se battre.
Knight of the Black Rose de James Lowder, daté aussi de 1991, connecte Strahd et Ravenloft avec le monde de Lancedragon. Lord Soth, originaire de ce dernier est transporté dans le Demi-Plan de la Terreur, à Ravenloft. Une alliance fragile se forme entre les deux antagonistes.
I, Strahd : The Memoirs of a Vampire par P. N. Elrod et paru en 1993 est
présenté comme des mémoires. Trouvé par Van Richten, le journal offre une plongée psychologique dans la conscience de Strahd : ses motivations, sa corruption et la boucle tragique qui le maintient captif. Il donne une certaine nuance au seigneur vampire.
… aux jeux vidéos et l’évolution du monde de Ravenloft
En dehors des romans, le seigneur de Barovie est l’antagoniste principal dans un jeu vidéo DnD, Ravenloft : Strahd’s Possession. Ce RPG de 1994 édité par DreamForge et SSI est le premier situé en Barovie. Les joueurs y explorent Ravenloft, résolvent des énigmes, rencontrent des PNJ et subissent la pression constante d’un antagoniste omniprésent. L’adaptation a contribué à populariser Strahd au-delà des tables de jeu.
Le module Ravenloft de 1993 a aussi une descendance riche. Entre autres, AD&D le remet à jour à travers l’extension House en Strahd, en 1994. Il s’agit du même ouvrage, mais avec quelques enrichissements et une adaptation au système. Sa renaissance pour DnD 5e, Curse of Strahd, sort en 2016. Cette campagne qui réinterprète et approfondit Strahd pour la 5e édition, ajoute des mécaniques, des lieux et des PNJ. Elle est la version qui sert de référence de jeu pour la plupart des rôlistes contemporains… Et la source de nombreuses campagnes désastreuses, car le MJ n’a pas compris la nuance du personnage et son monde.
Comment incarner Strahd ?
En effet, beaucoup tentent de faire de Strahd un héro, une victime dont les PJ empêchent le happy ending. Mais ce n’est pas le cas. De même, il n’est pas non plus une force du mal qui usera immédiatement de tous ses pouvoirs pour annihiler l’opposition. Il s’agit d’un grand méchant qui se doit d’avoir des désirs, des contradictions et des conséquences.
Selon Tracy Hickman, Strahd incarne le vampire « classique et abusif » dans DnD. S’il est poli au point d’inviter les aventuriers dans son château sans aucune embuscade, c’est par arrogance. Strahd joue avec eux. La Brume de Barovie et ses mystères doivent permettre au MJ de renforcer cette ambiance en étouffant les PJ suffisamment pour rendre intéressants, mais pas indispensables de passer un pacte avec les puissances en place. Quant à la relation de Strahd avec Tatyana, il ne s’agit pas d’un romantisme glamour. En effet, le vampire est un bourreau émotionnel et cette relation est destructrice, à sens unique.
La fiche DnD de Strahd donne des pistes sur ce que le meneur peut faire avec lui. Elle est disponible sur AideDD et contient ses statistiques. Mais son ouvrage offre aussi des capacités légendaires et même des suggestions tactiques utiles pour le MJ pour roleplay le monstre. C’est ça le secret pour bien l’intégrer à une campagne : le roleplay. La narration doit venir avant les mécaniques et l’homme obsédé doit venir avant le boss/vampire. Quarante ans plus tard, Strahd continue de donner cette leçon essentielle aux MJ.



