Dark Sun est un des univers les plus intéressants de DnD, sinon de la fantasy en général. Cadre lancé au début des années 90, son intérêt réside dans le fait qu’il fait réfléchir, qu’il pose des questions et, surtout, qu’il dérange.
Quand on parle des univers de Dungeons & Dragons, les noms qui viennent spontanément à l’esprit sont souvent Les Royaumes Oubliés ou encore Greyhawk pour les plus anciens. Ce sont des classiques de la med-fan inspirée de Tolkien. Pourtant, parmi les cadres de campagne les plus marquants de l’histoire du jeu, il existe des mondes radicalement différents qui empruntent à d’autres genres.
Dark Sun ou quand DnD quitte la fantasy
En dehors de Ravenloft, Dark Sun est probablement le monde qui frappe le plus par sa différence. En effet, Dark Sun est brutal, post-apocalyptique et oppressant. Loin de l’héroïsme épique et de la familiarité des mondes inspirés des codes médiévaux occidentaux idéalisés, ce décor a marqué des générations de rôlistes en proposant une expérience dépaysante.
Dark Sun voit le jour en 1991. C’était alors un module pour la 2ᵉ édition d’Advanced Dungeons & Dragons, et produit sous la direction de Troy Denning, accompagné de Tim Brown pour TSR. L’idée était claire : créer un univers où les codes de DnD seraient bouleversés.
Exit les forêts verdoyantes et les royaumes prospères occasionnellement perturbés par une menace qui approchait et bienvenue sur Athas. Cette dernière est une planète désertique ravagée par la magie. Et l’eau et l’ombre valent plus que l’or.
Dans la prémisse de Dark Sun, ses créateurs ont insufflé dans DnD une partie de Mad Max, de Dune et de Conan le Barbare. Ce monde est brutal : les civilisations y survivent tant bien que mal sous la coupe de sorciers-rois tyranniques tandis que les esclaves combattent dans des arènes sanglantes. La vie n’est pas plus simple en dehors des cités-États avec une lutte omniprésente pour la survie.
Athas : un monde tyrannique abandonné par les dieux
Derrière ce monde si divergent des sentiers habituels de Donjons & Dragons, L’équipe de TSR cherchait à revitaliser le jeu en touchant un public plus mature. Ainsi, ils ont tenté de dépasser les critiques. Ces derniers pointaient déjà du doigt une fantasy jugée trop classique et manquante d’audace.
La magie de Dark Sun donne directement le ton : source de puissance dans DnD, elle est ici destructrice. En effet, Athas n’a pas toujours été ce « deathworld » dirait-on dans WH40K. Jadis, elle était verdoyante, mais les « magiciens profanateurs » en en consumer la vie pour accélérer et renforcer leurs sorts et asseoir leur domination.
Les ressources ne sont ni abondantes ni habituelles. Le métal et l’eau, des acquis en fantasy, sont ici quasi inexistants. La monnaie et les armes sont faites d’os, de pierre ou de chitine, ce qui change complètement l’esthétique. Et l’eau est une ressource si essentielle qu’elle vaut très cher et permet d’accentuer les phases d’exploration et de survie.
La dynamique sociale de Dark Sun est aussi radicalement différente des autres mondes de DnD. D’abord parce que ce monde a une politique très brutale. Athas est ainsi dirigé par des despotes immortels et fonctionne avec une économie esclavagiste. Génocide et esclavage sont banalisés. La foi est nulle : Dark Sun est canoniquement un monde abandonné des dieux.
Un détournement des stéréotypes de la fantasy
Voilà donc le cadre d’Athas. Une planète mourante avec un désert infini, sans dieux bienveillants ni royaumes lumineux. Tout juste on y trouve des cités-États où règne la tyrannie. Ce monde est peuplé d’humains notamment, des races de fantasy comme les nains et les elfes modifié pour coller à sa brutalité, ainsi que de races inédites.
Parmi les éléments les plus perturbants de Dark Sun, on trouve ce qu’elle fait avec les races classiques de DnD. En plus des Goliath, demi-géants pleinement admis comme une race créée pour la servitude, on trouve les halfelins inspirés des représentations de sauvages cannibales. Les nains et les humains ont donné naissance à une race métisse, les Mulls et Dark Sun est aussi le cadre d’origine des thri-kreen, la race insectoïde.
DnD et politique : la polémique qui a fait disparaître Dark Sun…
Dark Sun a si bien fonctionné en 1991 pour ADnD qu’il a eu a eu droit, en 1995, à une version révisée. Elle a étendu Athas huit fois plus, avec cartes et règles supplémentaires. Mais après la fermeture de TSR en 1996 et son acquisition par Wizards of the Coast en 1997, Dark Sun a manqué la 3e avant de rassortir durant la 4e édition. Cet ouvrage reprenait l’esprit de l’original avec de nouveaux mécanismes (thèmes, races compatibles, etc.)
Depuis, WotC n’a pas réédité Dark Sun pour la 5e édition de DnD. L’éditeur a d’ailleurs admis que c’était en partie à cause de son ton très sombre et de ses thématiques sensibles. Cela alimente aujourd’hui encore des débats dans la communauté : faut-il « adoucir » Dark Sun pour le rendre compatible avec le public actuel ?
En effet, si Dark Sun reste culte, il a aussi suscité son lot de polémiques. La brutalité et le racisme notamment que d’aucuns jugent inappropriés dans un jeu. Ainsi entre les thèmes de l’esclavage, de la famine et de la tyrannie, mais aussi de l’inspiration dans les caricatures racistes pour les « sauvages cannibales » et les Mulls, mot similaire à mulâtre, pour parler des métisses homme-nain, Dark Sun aurait du mal à passer dans un WotC post Drow.
… Et qui appelle son retour
Pourtant, si certains termes et idées mériteraient en effet une remise en question, d’autres sont d’autant plus nécessaires maintenant. Les partisans de Dark Sun le considèrent comme le module avec le plus de messages politiques pertinents. Et je suis enclin à les croire.
Par exemple, il est proécologique. Les sorciers-rois n’ont pas besoin de puiser dans leur environnement pour utiliser leurs sorts, ils pourraient choisir des méthodes plus contraignantes, mais moins destructrices… Critique que l’on pourrait faire à présent à beaucoup dans nos sociétés qui sacrifient la nature sur l’autel du profit. Pareil, on pourrait aussi y voir un message protravailleur. Les aventures les plus évidents dans Dark Sun consistent à incarner des esclaves. Ils se révoltent contre l’exploitation dont ils sont victimes par la violence institutionnelle.
Avec leur politique actuelle pour DnD, il semble que Dark Sun ne corresponde pas à Hasbro et WotC. Et pourtant, cette année, les rôlistes ont noté la sortie en UA des classes avec des références claires à Athas et le fonctionnement de sa magie et sa société. Le doute persiste cependant. Aura-t-on droit à une reprise fidèle ou à une version épurée pour être commercialisable au grand public ? Seule l’avenir le dira.


