Le JDR solo en solitaire se vulgarise au sein des milieux rôlistes, en partie grâce aux émulateurs de MJ. Ils facilitent grandement la gestion de la double casquette meneur/joueur grâce à une génération procédurale manuelle.
Un émulateur de maître de jeu ou GME, pour Game Master Emulator, est un système de règles, souvent basé sur des tables aléatoires et des questions fermées ou non. Il est conçu pour remplacer ou assister les décisions d’un meneur de jeu humain pour une partie de jeu de rôle. L’émulateur permet de jouer à n’importe quel jeu de rôle sur table en solitaire, en générant des imprévus, des réactions de PNJ et des retournements de situation de manière procédurale.
Qu’est-ce qu’un Émulateur de MJ et pourquoi l’utiliser ?
Le jeu de rôle en solitaire n’est plus une pratique marginale. En effet, face aux difficultés d’emploi du temps de la vide d’adultes et à l’envie d’explorer des systèmes uniques ou des histoires intimes et maléfiques, le JDR solo devient une alternative logique.
C’est ici qu’entre en scène une solution universelle du JDR solo : l’émulateur de MJ. Pour faire simple, un émulateur de MJ est un moteur d’imprévisibilité. Il ne remplace pas les règles du jeu de rôle, qu’il soit D&D, Pathfinder, Shadowdark ou Draw Steel, ce qu’il remplace, c’est le cerveau de la personne censée animer l’univers. Ou du moins, il en mâche le travail.
Le jeu de rôle, notamment quand il est narratif, mais aussi le jeu de rôle solo souffre d’une erreur de représentation. Beaucoup de rôlistes pensent, à tort, qu’ils consistent à une écrire de roman glorifié. Les jets de dés, beaucoup plus rares que pour les jeux traditionnels, de temps en temps pour voir si le héros réussit. Parfois, ils ne sont que optionnels.
Mais après l’avoir expérimenté ces dernières années, depuis que j’ai découvert Me, Myself and Die, je ne peux dire que c’est faux. En effet, l’essence du JDR, la surprise reste, même en solo grâce aux émulateurs de MJ notamment. Souvent appelés Oracles, ils créent la surprise, généralement grâce à deux mécaniques fondamentales.
D’une part, on trouve l’oracle fermé, il répond à une question par oui ou non. L’émulateur fermé n’est pas forcément binaire, il peut aussi donner une réponse plus nuancée avec des « Oui et… » ou des « Non mais… », en plus d’être parfois pondérée par la probabilité de la situation.
D’autre part, on trouve l’oracle ouvert qui donne des mots-clés. Lorsque la question nécessite une réponse complexe, l’émulateur tire des mots-clés aléatoires. Ils demandent ensuite à ce que le joueur l’interprète dans le contexte de la scène. L’oracle ouvert fait pleinement appel à l’imagination du joueur, sa réponse ne donne ni une réponse complète, ni une réponse.
Pourquoi les utiliser ? Outre le fait de pallier l’absence de groupe pour un JDR solo, l’émulateur de MJ force aussi le joueur à sortir de sa zone de confort. Les résultats générés sont inattendus, ils créent des intrigues émergentes bien plus originales qu’un scénario prémédité ou désiré. Une salle qu’on espère vide est piégée, un ennemi s’avère en fait un allié, on perd un objet qu’on espérait garder …
Mythic Game Master Emulator, la référence des émulateurs de MJ
Trois décennies d’émulateur de MJ pour le JDR solo
Mythic GME est une création de Tom Pigeon, il est devenu LE standard absolu de l’industrie des émulateurs. Un système complet et robuste, il gère énormément de paramètres comme la probabilité des réponses, le rythme des scènes ou encore l’évolution du chaos dans l’aventure. C’est justement l’émulateur qu’utilise Trevor Devall au début de Me, Myself and Die.
Publié initialement au début des années 2000, Mythic a récemment bénéficié d’une édition. Cette nouvelle version a affiné et modernisé ses mécaniques. Si D&D a posé les bases de ce que devrait faire un système de jeu de rôle, Mythic GME a posé celles des oracles pour rôlistes.
Comment fonctionne Mythic GME ?
Mythic ne se contente pas de répondre par oui ou non. En fait, il va tellement loin dans son émulation d’un maître de jeu qu’il structure toute la session de jeu. Pour y parvenir, il repose sur trois concepts : le Fate Chart, le Chaos Factor et les modificateurs de scène.
Le Fate Chart apporte de la nuance à la réponse. Plutôt que répondre par oui ou non à une question, il nuance la probabilité. En connaissance des facteurs en jeu dans le contexte de la scène, le joueur va déterminer les probabilités. Cette probabilité va être croisée avec le Chaos Factor et donner une réponse sur 1d100. Les extrêmes donnent des conséquences majeures.
Le Chaos Factor est au cœur de Mythic. Il s’agit d’une jauge de Chaos qui commence à 5 et peut monter jusqu’à 9. Si une scène se termine mal ou si le personnage en perd le contrôle, le Chaos augmente. Plus le Chaos est élevé, plus les réponses aux questions auront tendance à être « Oui » en plus d’augmenter le risque d’événements aléatoires. Le Chaos est dynamique, un escalier, diraient certains, il appartient au joueur/MJ de déterminer si le niveau est redescendu.
L’émulateur de MJ Mythic GME crée aussi la surprise dans une partie solo de JDR à travers la modification d’une scène. Avant de la jouer, le participant lance les dés. Le Chaos Factor peut ainsi altérer une scène en introduisant de nouveaux éléments à l’interprétation du joueur ou carrément l’interrompre. Il redirige ainsi la fiction en prenant le contrôle de la scène au joueur.
Quelques alternatives : les oracles dans la Langue de Molière
Je dois toutefois admettre que si Mythic est puissant, il ne correspond pas vraiment à ce que j’aime comme émulateur. Trop granulaire, avec le besoin de consulter trop de tables, bine qu’il existe une version appli. J’espère donc ne pas être le seul à le trouver trop intimidant vu qu’il exige de consulter de nombreux tableaux. Des alternatives existent pour ceux qui cherchent un émulateur de MJ plus accessible pour le JDR solo.
Muses & Oracles par Pierre Gavard-Colenny, par exemple. Plutôt qu’un livre de règles avec de nombreux tableaux, il se présente sous la forme d’un jeu de 240 cartes au format Tarot. C’est un outil tout-en-un où le joueur/meneur tire une carte et obtient instantanément une réponse, des icônes d’inspiration, un environnement, et des mots-clés.
Le format carte, c’est selon moi la force principale de Muses & Oracles. Ensemble, elles représentent plus de 2 000 mots qui permettent des associations d’idées. Il dispose aussi d’une extension, Muses & Horreurs, qui a un champ sémantique plus précis, celui de l’épouvante et qui permet de mieux orienter le ton, en comparaison aux mots génériques.
Enjeu Solo, écrit par Tcheni est un module générique PDF de moins de 10 pages. Cependant, son nombre réduit de page, il propose des tables de réponses beaucoup plus nuancées. Le système intègre également un Chiffre Chaos, optionnel, qui permet d’introduire des rebondissements de l’intrigue.
Avec 9 pages, il est beaucoup plus accessible en tant qu’émulateur de MJ en comparaison à Mythic GME pour le JDR solo. Elles sont aussi denses en conseils et, dernier avantage et non des moindre, Enjeu Solo est gratuit en téléchargement sur Itch.io. En conséquence, il est parfait pour un débutant.
One Page Solo Engine repousse encore plus le minimalisme. Issu du monde anglophone, créé par Inflatable Studios, tout est dans le nom : c’est un émulateur qui tient en une page. Le One Page Solo Engine a bénéficié de traductions communautaires en français. Tout le système tient sur une seule page recto-verso et se joue uniquement avec un jeu de 54 cartes classiques ou des dés. Les couleurs dictent le ton de la réponse ou de la complication.
Comme sa simplicité a permis sa traduction française, elle permet aussi l’existence d’un écosystème plus vaste. Par exemple, il existe aussi sous la forme d’une application mobile pour Android et iOS, ultralégère, et plus facile à porter et gérer que les nombreuses pages de Mythic.
Les années 2020 et l’intégration des Oracles dans les livres de base
L’industrie du JDR a compris que le marché du jeu solo existe, en plus de la fameuse crise de MJ que connaîtrait D&D, elle adapte ses émulateurs en conséquence. C’est ainsi qu’apparait depuis quelques années une tendance que j’apprécie particulièrement : les oracles intégrés. Plutôt que de nécessiter un autre ouvrage, les manuels de base incluent maintenant les leurs d’office.
Le pionnier, selon moi, c’est Ironsworn. La pratique d’intégrer des oracles est déjà vieille de plusieurs décennies, comme le jeu en solo, mais ce jeu de Shawn Tomkin en a fait une part intégrante de son jeu propulsé par l’Apocalype.
Ironsworn, c’est un PbtA fusionné à des tables d’oracles spécifiques. Dans le livre de base, c’est à son univers low-fantasy, tandis que dans les extensions, ils sont spécifiques au leur. Et ensemble, ils offrent l’une des expériences en solo les plus fluide du marché, ou du moins, ma préférée après les systèmes comme Chroniques d’un Vampire Millénaire ou Les As de l’Adriatique, des jeux spécifiquement pensés pour des parties en solitaire avec un journal.
Avoir l’oracle codé dans le système a aussi un autre avantage. Ceci évite la dissonance entre les réponses de l’émulateur, les probabilités mécaniques du jeu et l’univers. C’est toujours la comparaison entre un outil générique et un outil spécialisé. Le second parvient plus efficacement à remplir le rôle en comparaison au premier. Constat fait avec des jeux comme Tomorrow City.
Le jeu de rôle en solitaire n’est pas un palliatif au jeu en groupe et ne mérite pas d’être stigmatiser comme une roue de secours. C’est une manière de jouer comme une autre et de plus, l’utilisation d’un émulateur de MJ trouve des applications en dehors JDR solo en tant qu’assistant des meneurs. La question actuellement, avec l’avancée de l’IA, c’est le mythe du MJ IA qui demeure controversé au sein de la communauté rôliste.

